« L'échec, c'est votre cerveau qui apprend » : le pouvoir de la neuroplasticité

Pourquoi certaines personnes semblent progresser après un échec, quand d’autres se découragent et abandonnent ? La réponse se trouve en grande partie dans notre cerveau. Les recherches en sciences cognitives ont montré que nos capacités ne sont pas figées : grâce à un phénomène appelé neuroplasticité, le cerveau se transforme en permanence au fil des apprentissages, des erreurs et des expériences.

Comprendre ce mécanisme change profondément notre rapport à l’échec, à l’apprentissage… et même à la carrière professionnelle.

Ingénieure pédagogique spécialisée en sciences cognitives, Juliette travaille chez OpenClassrooms sur la conception des programmes et parcours de formation. Après des études en ingénierie pédagogique, ainsi qu’un Master 2 en systèmes de formation et d'évaluation, elle a décidé d’intégrer l’approche des sciences cognitives à ses compétences. 

Rencontre avec une experte qui nous explique comment notre cerveau apprend… et pourquoi l’échec est parfois la meilleure façon de progresser !

OpenClassrooms : on entend souvent parler de neurosciences appliquées à l’éducation. Dans votre travail, vous parlez plutôt de sciences cognitives : quelle est la différence ?

Juliette : C’est justement une confusion très fréquente, et c’est important de la clarifier. Les neurosciences sont un champ très vaste, qui renvoie surtout à l’étude du cerveau sur le plan biologique. Par exemple, grâce à l’imagerie cérébrale, aux IRM ou à la neurologie

Les sciences cognitives, elles, ont un périmètre plus large : elles s’intéressent au fonctionnement du système cognitif dans son ensemble. Comment on apprend, comment on mémorise, comment on raisonne, comment on prend des décisions... C’est une approcheinterdisciplinaire, à la croisée des neurosciences, de la psychologie expérimentale, des sciences de l’éducation, de l’informatique ou encore de la linguistique.

Ce qui me parle particulièrement dans cette approche, c’est qu’elle repose sur des résultats issus d’expérimentations scientifiques rigoureuses. Là où la pédagogie traditionnelle s’appuie souvent sur l’expérience ou l’intuition, les sciences cognitives permettent de valider (ou parfois, de remettre en question) certaines pratiques à partir de données probantes.

Personnellement, cela a profondément changé mon regard : beaucoup de croyances que j’avais sur ce qui fonctionne ou non dans l’apprentissage ont été bousculées. Et l’un des concepts les plus puissants issus de ces recherches, c’est celui de la neuroplasticité : l’idée que notre cerveau n’est pas figé, mais qu’il évolue en permanence en fonction de nos expériences et de nos apprentissages.

OpenClassrooms : Justement, parlons de neuroplasticité : qu'est-ce que ça veut dire concrètement ?

Juliette : Le principe de la neuroplasticité, c’est que le cerveau se transforme et s’adapte tout au long de la vie. On le sait notamment grâce à des études menées auprès de personnes ayant subi des lésions cérébrales après un accident ou une maladie : le cerveau est capable de trouver des chemins alternatifs, de se réorganiser pour compenser certaines fonctions.

Et ce qui est fascinant, c’est que ce phénomène ne s’arrête pas à l’enfance. En vieillissant, notre cerveau continue de se remodeler : des connexions neuronales se créent, se renforcent ou disparaissent en fonction de ce que l’on pratique, de ce que l’on apprend et de ce dont on a besoin. Autrement dit, apprendre modifie littéralement la structure du cerveau.

Ce que j'aime dans cette notion de neuroplasticité, c'est qu'elle transforme totalement notre rapport à l'erreur et à l’échec. Si on a conscience que son cerveau est malléable, que chaque erreur est l'occasion pour lui de se reconfigurer et de construire un nouvel apprentissage à partir de cette dernière, alors l’échec n'est plus une catastrophe. C'est juste un indicateur : un souci, que l’on peut simplement corriger. 

C’est ce que l’on appelle le « growth mindset», ou état d’esprit de croissance : la conviction que ses compétences ne sont pas figées et qu’elles peuvent évoluer grâce à l’effort, aux stratégies mises en place et à l’apprentissage. À l’inverse, le « fixed mindset », qui se caractérise par des pensées comme « j’ai toujours été nul en maths », « je ne suis pas faite pour ça » repose sur l’idée que nos capacités seraient immuables. Ces croyances limitantes peuvent alors devenir de véritables freins, en décourageant l’engagement, la persévérance et, au final, l’apprentissage lui-même.

OpenClassrooms : comment cela se traduit concrètement dans le cerveau quand on échoue ?

Juliette : Le mécanisme est un vrai cercle vicieux pour les personnes qui ont intégré l’idée qu’elles échouent systématiquement.

Le cerveau prédit qu’on ne va pas y arriver, ce qui fait monter le niveau de stress. Or, le stress a un effet délétère très concret sur le cerveau : il génère de l'anxiété, et l'anxiété paralyse une partie des ressources cognitives dont nous aurions justement besoin pour relever le défi auquel nous faisons face. 

Résultat : comme nous ne sommes pas en pleine possession de nos capacités cognitives, le cerveau étant occupé à lutter contre ses propres croyances limitantes, effectivement, on réussit moins bien. Et le fait de vivre une situation d’échec confirme la croyance initiale qu’on est « nul » ou incapable de réussir. Dans la durée, on finit par se désengager, car il est difficile de faire face à une image d'échec : elle devient une prophétie auto-réalisatrice. Alors on abandonne et toute sa vie, on dira des choses comme « Je suis nulle en orientation. » ou « Les maths, ce n’est vraiment pas mon truc. »

On observe ce phénomène partout dans la vie quotidienne. Des femmes dans la tech qui s'auto-censurent, des enfants issus de quartiers défavorisés qui ont peur de confirmer le stéréotype qu'ils sont moins bons que les autres... ou encore des professionnels qui n’osent pas postuler à un job ou se reconvertir, persuadés qu’ils ne seront jamais à la hauteur.

OpenClassrooms : à l'inverse, est-ce qu'on peut entraîner son cerveau à percevoir l'échec différemment ?

Juliette : Oui, et c’est tout le pouvoir de la neuroplasticité ! C’est notamment ce que Carol Dweck, professeure de psychologie sociale à l'Université Stanford, a démontré expérimentalement. 

Elle a mené des études sur des étudiants universitaires et a montré que le simple fait de leur expliquer en cinq minutes que le cerveau était fait pour apprendre (que le growth mindset était une réalité neurologique) suffisait à les faire progresser plus vite et mieux. Comme pour les boucles de confirmation des croyances limitantes, tout est une question de croyance sur soi-même. Si on a confiance dans le fait qu’on peut apprendre, on va apprendre.

Il y a aussi quelque chose d'important à comprendre sur nos biais cognitifs, car ils jouent beaucoup dans notre perception au quotidien. Je pense notamment au biais de négativité, (ou asymétrie positive-négative), qui implique que l’on « accorde un poids et une considération disproportionnés aux informations et aux événements négatifs dans la prise de décision et la perception. » 

Imaginez un instant : vous avez passé une journée dense, vous étiez sur tous les fronts et avez tout géré avec brio. Mais en fin de journée, vous renversez votre tasse de café sur votre carnet de notes. Il y a de fortes chances que vous vous mettiez de mauvaise humeur contre cette petite erreur et vous exprimiez une critique injuste envers vous-même, alors que cet événement ne représente qu’un minuscule détail dans une journée largement positive. C’est exactement ce que produit le biais de négativité : nous accordons beaucoup plus de poids aux erreurs qu’aux réussites. Je crois que l’on donne beaucoup trop de poids à l'erreur. Lui redonner sa juste place, celle d’un paramètre inévitable et utile dans nos vies, c'est déjà un grand pas.

Concrètement, que faire quand la peur de l'échec nous paralyse ?

Juliette : J’affectionne tout particulièrement une technique qui a été testée et fonctionne vraiment bien, y compris chez les enfants : l'induction positive. Elle revient à convoquer intentionnellement des souvenirs positifs forts, de s'y immerger suffisamment longtemps (deux, trois minutes suffisent) pour faire remonter une émotion positive. Cette approche fait baisser le niveau de stress, et donc réduit l'état d'échec anticipé. Avant une soutenance par exemple, avant un entretien, prendre cinq minutes pour se saturer mentalement de son meilleur souvenir de l'été peut aider à drastiquement relâcher la pression. 

Bien que ces stratégies n’aient pas été testées scientifiquement, d’autres astuces semblent porter leurs fruits : écouter de la musique, avoir des petits objets porte-bonheur qu’on garde avec soi… Créer une croyance positive autour d’un rituel ou d’un objet permet, dans une certaine mesure, de faire changer les émotions. Et si on réussit un peu mieux grâce à ça, la croyance commence à s'inverser. On finit par se dire « finalement, je ne suis peut-être pas si nul que ça. » C'est comme ça qu'on sort du cercle vicieux.

OpenClassrooms : et dans le monde du travail, quel est le rôle du collectif, de l’employeur ?

Juliette : Je crois que malheureusement, aujourd’hui, on fait encore beaucoup porter la responsabilité sur l'individu de se prendre eux-mêmes en charge et de lutter contre leurs biais et leurs peurs. Dire aux gens « tu devrais adopter un growth mindset » sans leur offrir un contexte qui le permette, c'est pourtant profondément injuste. Car pour qu'une personne soit dans un état d'esprit positif et ouvert à l'apprentissage, il faut aussi qu'elle soit dans de bonnes conditions. Et cela, c’est aussi aux entreprises de s’en emparer et de créer des contextes de travail où l’on peut « échouer en toute sécurité ». 

Ce qui change vraiment les choses, c'est aussi de former les gens à deux notions : la neuroplasticité, que j’ai déjà mentionnée, et la métacognition. Cette dernière consiste à comprendre pourquoi on pense comme on pense, à être capable d'analyser son propre fonctionnement cognitif. 

Daniel Kahneman a développé une théorie très utile à ce sujet, celle des deux systèmes : le système 1, automatique, rapide, souvent piloté par des biais et des croyances non questionnées ; et le système 2, qui demande un effort conscient, qui affine la pensée. C'est dans ce système 2 que l'on progresse vraiment. 

Il y a aussi quelque chose d'essentiel dans la façon dont on reconnaît les efforts dans le cadre du travail. Plutôt que de valoriser les réussites ou de souligner une supposée « douance », des accomplissements, il vaut bien mieux mettre en lumière les tentatives et les gens qui s’appliquent dans leur travail, fournissent des efforts. L'erreur ne doit jamais être rattachée à un bilan personnel négatif. On salue un effort, pas un talent inné.

OpenClassrooms : un dernier mot pour conclure ?

Juliette : Dans l’apprentissage, je crois beaucoup à la notion de courage. Les choses, la vie, peuvent parfois devenir difficiles pour tout le monde, sans exception. Ce qui compte, c'est de continuer à s’accrocher, croire qu'on va y arriver, faire des efforts. 

C'est comme ça que l'on transforme un échec en apprentissage. Au bout d'un moment, ça finit par fonctionner. Parce que le cerveau, lui, travaille dans ce sens depuis le début.

Tester, se tromper, réessayer, se perfectionner… et se trouver. À la lumière des sciences cognitives et de la neuroplasticité, nous croyons en une méthodologie faite de projets et d’expérimentation : c’est au cœur de notre pédagogie. L’alternance apparaît ainsi comme un levier puissant d’apprentissage : chaque expérience, chaque erreur, chaque ajustement contribue à transformer durablement les compétences. Chez OpenClassrooms, la pédagogie par projets et le mentorat créent un cadre structurant où l’on peut expérimenter en sécurité, développer un véritable growth mindset et construire, pas à pas, une identité professionnelle solide.


Vidéo : concevoir un module de formation e-learning, l’apport des sciences cognitives

Retrouvez Juliette dans cette interview où le constat simple : en digital learning, on parle beaucoup de “crise de l’attention”, de formats courts et de stimulation permanente… mais les sciences cognitives montrent que le sujet est bien plus complexe. Ici, on distingue notamment sciences cognitives et neurosciences, avec une approche evidence-based : analyses, expérimentations, méta-analyses et pratiques testées plutôt que simples intuitions pédagogiques.

Noémie Kempf

Content Strategist et créatrice du podcast The Storyline, Noémie Kempf explore les rouages du storytelling et a rédigé de nombreux articles sur la place des marques dans le futur du travail.

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